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Acte I – texte intégral version du 6 février 2008

La vie avec un parapluie

 Acte I 

Version du 6 février 2008 

Tout commence par une lumière pourpre et un procès dont on ne saura rien. Au fond du plateau se dresse une structure en forme d’estrade où sont assis un juge et ses assesseurs. Ils sont muets et siègent sur de hauts tabourets semblables à ceux d’arbitres de tennis. Devant eux, un échantillon de l’espèce humaine (mâles, femelles et descendance) : côté jardin, des corps d’une pâleur extrême qui articulent quelques phrases, quelques mots comme s’il s’agissait de souvenirs très anciens ; côté cour, des bourgeois endimanchés, des avocats et des avocates voués à accaparer la parole dans la stridence d’un crescendo tempétueux. Au centre, une femme à la barre, une femme visiblement au terme de sa grossesse. Sur les écrans qui surplombent la scène, des images de mains en gros plan. Le juge fait intervenir alternativement les deux parties.  

Signe du président coté cour. 

A.- Il y a manifestement là la volonté de monter une cabale, une  cabale vraiment scandaleuse. On a l’impression qu’on a construit une conjuration en donnant des noms, en donnant n’importe quel nom. Le premier nom venu. Et qui parle ? Des vilaines personnes qui poussent de vilains cris. 

B.- Le nom de notre client a été introduit dans cette affaire à la manière d’une immense, d’une immonde boule puante. C’est absolument monstrueux.    C.- Moi je suis de l’avis de Maître Ribot qui a trouvé tout à l’heure une formule excellente en disant que tout cela c’est ni plus ni moins une atteinte indigne à la dignité humaine. Je ne supporte pas que le langage et la salubrité soient ainsi mis à mal. 

D.- On a l’impression qu’on nous jette un sort, un sort pour détruire, pour démolir, comme ça, pour le simple plaisir de la destruction, de la démolition et du saccage.

E.- Il vous faut dire Monsieur le Président à quel point notre lignée est indignée par l’indigence et l’hystérie de cette femme qui se prétend la mère de notre enfant  au prétexte qu’elle s’adresse à la cour en distillant en ordre dispersé quelques larmiches pathétiques et anachroniques. 

A.- En réalité cette femme malgré ses airs de sainte nitouche à l’état sauvage est une machine, une machination émaciée beaucoup plus obstinée qu’un épieu de paratonnerre. 

B.- On sait très bien que l’acier subit au fil du temps le phénomène de corrosion qui est non linéaire mais cumulatif. On sait très bien que la corrosion n’épargne que les matériaux véritablement nobles tels que nous-mêmes, nos amis ou bien encore l’or ou le platine.  

C- En fait on serait en droit de se demander ce qu’il convient d’entreprendre en face de ce monde d’épiphénomènes. Comment dire ? Il existe des inhibiteurs de corrosion pour les matériaux vulgaires. La question est donc de savoir comment il est possible d‘agir sur le matériau lui-même, au-delà de la surface du matériau ou de son environnement.     

D.- En effet, c’est tout à fait ça. Si vous me le permettez, monsieur le président, je vais vous faire part de mon sentiment : il est à craindre que pour l’ensemble des membres de cette gueusaille acéphale, il n’existe pas d’inhibiteurs de corrosion qui puisse s’avérer efficace.   E.- D’une certaine manière, ils sont si pauvres qu’ils n’ont même pas idée de l’étendue de leur pauvreté. Ils sont si « à la marge » qu’ils n’ont pas même idée de leur marginalité.  

A.- En plus, vous vous souvenez : l’huissier nous a confirmé qu’on ne peut réellement entrer chez eux. A mesure que l’on approche de leur alcôve, on se rend compte que c’est un trou, une plaie considérable, une plaie disproportionnée, une plaie monstrueuse et purulente, une porte grande ouverte sur le roman feuilleton de l’Enfer.   

B.- Je trouve qu’il est temps d’en venir à l’essentiel : cet enfant, ce petit Benjamin, puisque ce sera son nom à l’instar de celui de son grand-père paternel, est manifestement dores et déjà le cadet de leur souci. Pour sûr et précisément ce ne sont pas les scrupules et les états d’âmes qui les encombrent et les encombreront. 

C.- Au fond, on ne sait pas très bien ce qui se passe dans leur tête. On ne sait  pas davantage ce qu’ils cachent. Mais toujours est-il que s’ils ont menti sur la porte d’entrée, ils peuvent tout aussi bien mentir sur l’état de leur garde manger. Je ne vous apporte pas la preuve que leur garde manger est vide mais je vous dis que rien de ce que j’avance n’est contredit par le dossier.  Signe du président coté jardin. 

a.- … pas enfant très objet trouvé b.- … retour robes blanches en face 

c.- … presque jamais seulement malice

d.- … hop cloaque avance ailleurs

e.- … avec envie rester cloué sommeil

a.- … d’abord devant main qui aboie

b.- … aboutit presque toujours guerre

c.- … cœur n’existait pas avant

d.- … vérité presque pourtant chien

e.- … dis comme ça depuis mauvais

a.- … presque ou bien tentative pitié

Signe du président côté cour. 

A.- Sans commentaires.

B.- Sordide et répugnant. Il y a un mélange de registres. C’est complètement dément : on dirait qu’ils ont un abcès dans la gorge.

C.- Lamentable, effectivement. N’en déplaise à Maître Sorel, notre excellent confrère qui brille jusqu’à présent par son absence, les lignes de faille de la défense de ses clients ne sont pas prêtes de se colmater.

D.- De près ou de loin, ça ressemble au naufrage du Titanic vu de la quatrième classe.

E. Dites-moi : mais où donc ont-ils appris à parler ? Ou plutôt à écrabouiller des mots dans le huis clos glapissant de leur bouche…

A.- On pourrait dire de leur gueule…

B.- Ah, quelle misère physique et morale !

C.- C’est effrayant.

D.- Je suis bien de cet avis.

Maître Sorel, l’avocat de la femme-au-centre-du-procès rejoint le plateau. Il serre la main de la femme et des siens. Il ne manifeste pas de signe d’inquiétude pour son retard. 

E.- Ce que vous dites me fait penser à la chose suivante : sans vouloir passer tout au crible de l’inventaire, il me semble utile de rappeler que dans le sac de cette femme les enquêteurs ont retrouvé, je cite (il lit un feuillet du dossier) : « un porte monnaie contenant 3 billets de 5 euros, 15  pièces de 20 centimes d’euros, 11 pièces de 2 centimes d’euros, un jeton en plastique pour un caddie de supermarché, une publicité pour un fascicule intitulé “ Des vitamines contre le surendettement ”, un thermomètre à mercure, une brosse à dents, un tube dentifrice, un miroir, une brosse à cheveux, une boîte de préservatifs taille XL, l’écographie d’un embryon dont les experts ont précisé que la morphologie n’est pas celle de Benjamin ».  A.- Par conséquent, et au-delà de la promiscuité consternante de l’écographie d’un enfant et d’une boîte de préservatifs, la question est : connaît-on une mère – une mère maternelle – qui ne détienne pas dans son sac à main quelques photographies de son mari et de ses parents ? B.- Naturellement tout cela est véritablement pathétique. 

C.- Une véritable mère, la plus modeste soit elle, n’a pas le choix : elle a dans son sac la photographie de sa famille et quelques versets de la Bible.

D.- Vous direz que je prêche pour ma paroisse mais je tiens à rappeler ici que, mère du droit positif et de la jurisprudence républicaine, la voix théocratique donne le moyen spirituel de guider  notre jugement.

E.- A ce stade, moi je me dis que tout le monde est d’accord : le moment est venu de faire venir à la barre les Grands témoins. 

Les Grands témoins déclinent à haute voix leur identité et parlent tour à tour. 

Genèse 43.29.- Et, levant les yeux, il vit Benjamin son frère, fils de sa mère, et dit : Est-ce là votre jeune frère, dont vous m’avez parlé ? Et il lui dit: Dieu te fasse miséricorde, mon fils ! Timothée 2.15.- Elle sera néanmoins sauvée en devenant mère, si elle persévère avec modestie dans la foi, dans la charité, et dans la sainteté.

Rois 3.13.- Mais Élisée dit au roi d’Israël : Qu’y a-t-il entre moi et toi ? Va-t’en vers les prophètes de ton père et vers les prophètes de ta mère ! Et le roi d’Israël répondit : Non ! Car l’Éternel a appelé ces trois rois pour les livrer entre les mains de Moab.

Genèse 24.55.- Et son frère et sa mère dirent : Que la jeune fille demeure avec nous quelques jours, une dizaine; puis elle s’en ira.

Lévitique 22.27.- Quand un veau, un agneau ou un chevreau naîtra, il sera sept jours avec sa mère; et à partir du huitième jour et les suivants, il sera agréé en offrande de sacrifice fait par le feu à l’Éternel.

Job 1.21.- Et il dit : Nu je suis sorti du ventre de ma mère, et nu j’y retournerai; l’Éternel a donné, l’Éternel a ôté, que le nom de l’Éternel soit béni !

Rois 15.13.- Et même il destitua de son rang sa mère, Maaca, qui avait fait une idole pour Ashéra. Et Asa abattit son idole et la brûla au torrent de Cédron.  Signe du président coté jardin. 

Maître Sorel.- Pour ma part, je ne lis pas souvent les testaments, anciens ou nouveaux, ce ne sont pas mes livres de chevet habituels. Peut-être est-il nécessaire de rappeler ici, dans ce prétoire, que les testaments sont l’affaire des notaires et non des avocats. J’entends vos plaidoiries et j’entends vos Grands témoins. Ce ne sont pas là des plaidoiries. Ce sont des voix figées dans la satisfaction grandiloquente de parler pour ne rien dire, des voix d’énuques imbus de la vigueur de leur suffisance et donc de leur  insuffisance. Ce ne sont pas là des témoins de tribunal. Ce sont des témoins de papier et je n’ai pas d’indulgence pour les témoins de papier (il allume son briquet et réduit en cendres les Grands témoins).

Signe du président coté cour. 

A.- Mon cher confrère, mon très cher confrère, épargnez-nous de rejouer in extenso votre numéro de cracheur de feu condescendant. Nous avons tous rêvé, du haut de nos dix ans, de sauver la veuve et l’orphelin. Moi tout aussi bien que vous. Car il y a, je vous l’accorde, entre le principe de justice et celui du rêve une mystérieuse identité d’essence. Mais les rêves, Maître Sorel, durent tout au plus dix minutes. Essayez de tenir un rêve, une heure, une journée, une semaine, une lunaison. Aujourd’hui, le tribunal décidera du destin réel d’un enfant réel si cette femme se résout à annuler sa demande d’être tenue pour mère. Bien sûr, nous acceptons que vous arriviez en retard, 15 ou 20 minutes après le commencement de l’audience, mais laissez-moi vous dire que nous n’accepterons pas une seconde de plus votre vertigineuse adoration pour les fanfaronnades faisandées.

Signe du président coté jardin.  Maître Sorel.- Mesdames, Messieurs, à défaut de courage, à défaut de bravoure, à défaut de vaillance, à défaut de pouvoir cheminer sur le fil d’une histoire naturelle où la vie se propage entre une mère et son enfant, je vous prédis qu’il vous faudra saisir bien de manches de parapluies pour vous protéger d’un nouveau procès où des êtres révoltés par vos mensonges, vos exorcismes et vos mystification seront assez forts pour faire sauter le carcan de l’absurde et oublier jusqu’à la nécessité du mensonge. 

Signe du président coté cour. B.- Malheur à celui qui ose parler d’« histoire naturelle » !

C.- On ne nous l’a fait pas ! Pourquoi pas Darwin et Freud, pendant qu’on y est ? D. Pensez-vous qu’un tribunal placé sous la haute autorité du Ministère de la filiation et du créationnisme puisse un instant accorder l’audience à vos propos délirants, aberrants et imbéciles ?

Signe du président coté jardin 

Maître Sorel.- Dois-je vous faire observer que je ne suis pas l’accusé de ce procès ?  

D.- (Se tournant vers le président) Et qui dit le contraire ? Pas de réaction de la part des magistrats. 

Maître Sorel.- Dans ce cas, je vous prie de vous souvenir de ce que mes clients vous ont dit et d’écouter ce qu’ils ont à vous dire. Naturellement, du fait des circonstances, je vous demande votre attention, toute votre attention. Signe du président coté cour.  E.- Encore ! Mais c’est d’un lancinant !

A.- Pitié ! B.- Insupportable !

Signe du président coté jardin. 

Maître Sorel.- Je le répète : accordez une écoute attentive à ce que mes clients ont à vous dire. Leurs mots attestent de l’exacte filiation entre cette femme et son enfant.   

Signe du président coté cour.  A.- Alors ça ! B.- Objection votre honneur ! On ne peut tout de même pas …

Signe du président coté jardin.Maître Sorel.- La présence de mes clients vous gêne-t-elle à tel point nos que vous  souhaitiez leur imposer silence ? Dans ce cas, votre interdit est un gage de votre stupidité. Car c’est le silence qui donne à l’enfantement de tout acte de vie sa couleur de parole vécue. Car c’est le silence qui abolit la hiérarchie organique de votre bonne société, bonne société qui n’en finit pas d’abandonner tous ceux qu’elle ne reconnaît pas strictement comme siens, au nom du trou de vidange de vos stations d’épuration économiques toujours plus cruelles, toujours plus despotiques.

Signe du président coté cour. 

B.- Maître Sorel, Maître Sorel, tout le monde constatera ici que vous êtes seul, immensément seul. Vous n’êtes qu’un vaisseau fantôme continuant indéfectiblement sa route entre les archipels du délire, de la divagation et de l’injure. Et puisque, pris par l’inévitable facilité de vos tiques et de vos effets de manche, vous nous invitez à nous pâmer devant la « parole » de vos clients, réservons-nous une porte de sortie honorable, digne de ce foyer de justice et d’équité – si toutefois monsieur le président en est d’accord. (Celui-ci opine, ainsi que ses accesseurs). Alors qu’on en finisse ! Donnez la parole à cette femme.

Signe du président.  La-femme-au-centre-du-procès.- Il y a quelque chose de terrible en ventre soleil levé sur soudain souffrance joie peut-être là obstinément dans la petite brèche besoin de crier crier crier capable encore crier en même terme avec le ventre de plus en plus verbal une fois pour toutes après les eaux résultat par terre et puis toujours difficile cordon enfin clown courageux c’est-à-dire le ciseau sage-femme trancher tout entier danger si geste n’est pas possible osera dire agitée spasme sang se rende compte hasard n’est pas là et demain aussi terreur jamais lien avec lui après étrange goût ondes nappes lumière traquée façon entrecroisement beauté orage point de vue en passion accompagne de plus en plus minorité musique devenir énergétique époque possible trop loin en ciel tentation pas rester donc inférieure sur place toujours les forteresses fatigue pas dire pas dire complètement désastre comme immédiat caresses bastion ma poitrine je me rappelle essentiel très bien virevolter préférence sur le dos en cascade homme trapu rire meilleur plus tard pirouettes axe tropiques rapproché et avide contradiction broyée romantique capable encore soumission sillonnée déçoit ensuite voix octave commentaires besoin remplir poumons soulèvement froc et mouvements passerelle similitude nécessite écho comme ça tout doucement  et puis laisser faire en bas vite vite très vite et coulée en dessous ultime bougeotte malgestes et lui arrêté K.O. flasque ciao fille sans nom amour mimiques images enfant en moi ventre raison de vivre.

Maître Sorel.- Ventre d’abord. Mais pas à vendre. Ventre pas à vendre au plus offrant. Ventre pas à vendre au moins disant. Oui, cette femme dit la splendeur de la maternité avec ses mots, avec son souffle, avec sa cage thoracique. Et le reste est achevé par la magie des larmes. 

Signe du président coté cour. 

C.- Moi je commence à en avoir ras le bol de ces larmes qui n’ont pas d’intérêt, de ces larmoiements plus emmerdants que les larmes que versent les crocodiles en regagnant le bassin de béton brut de décoffrage de leur demeure zoologique.  D.- Il faut changer de refrain et en revenir au droit positif. Que nous dit la loi ? Tout simplement qu’il est possible de mieux organiser et choisir les flux maternants. D’autres pays l’ont fait, comme la Sardaigne, la Suisse ou la Serbie. Il faut reconnaître au Gouvernement et au Parlement le droit de fixer chaque année, catégorie par catégorie, le nombre de femmes admises à porter un enfant. Actuellement, plus de 22% des femmes extraterritorialisées se déclarent enceintes pour s’extraire du marché du travail. Dans les pays que je viens de citer, cette proportion se réduit à moins de 2%.

E.- Ainsi nous accueillerons mieux les enfants, tous les enfants – y compris ceux des populations extraterritoriales – si nous sommes capables d’endiguer les fécondations clandestines.

D.- A débattre de tout, à ne rien choisir, nous négligeons à la fois nos intérêts économiques et nos convictions humanitaires.

E.- C’est bien pourquoi la loi stipule qu’il faut passer d’une maternité subie à une maternité choisie.

A.- Vous ne m’en voudrez pas j’espère de vous faire remarquer que nous avons suffisamment perdu de temps. Personnellement, je considère que le moment est venu de passer à l’acte.  N’est-ce pas monsieur le président ?

Le juge acquiesce. On voit apparaître des huissiers. Ils endossent des blouses de chirurgiens, encerclent la femme-au-milieu-du-procès et la force à se coucher sur une table de travail.

Maître Sorel – Mais c’est quoi ce cirque !  

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